Forum de l'EOS : le compte-rendu

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Le sport, outil de
domination sociale ?



Le 24 avril 2010, l'association des Anciens et des Amis de l'EOS (École ouvrière supérieure) proposait, dans les locaux de la catégorie sociale de la Haute École Libre de Bruxelles (Helb), sur le campus Erasme, son premier forum de réflexion sur les questions sociales de notre époque. Pour l'occasion, elle invita le sociologue français Jean-Marie Brohm (voir ici). Spécialiste du sport, il est connu pour sa critique radicale de ce dernier. La polémique fut donc au rendez-vous. Compte-rendu.

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Pour le sociologue Jean-Marie Brohm, le football est devenu une affaire de fric, au cœur de la logique capitaliste. Comme le montre cette caricature du dessinateur de presse belge Jacques Sondron. Reproduite avec l'aimable autorisation de l'auteur © www.sondron.be

« Le sport, outil de domination sociale ? »  est le premier forum organisé  par l’asbl  des Anciens et Amis de l’EOS. L’intention des organisateurs était très clairement de mettre « sur la table » un sujet tabou, la critique du sport, avec la volonté de provoquer un débat polémique. Le public était au rendez-vous : près de 150 personnes, étudiants actuels de l'EOS, futurs étudiants et parfois leurs parents (le forum se déroulait pendant la journée porte ouverte de la Helb), enseignants et d'autres personnes sont venus écouter l'avis critique du sociologue Jean-Marie Brohm.

A priori, tout le monde, ou presque, aime le sport, quelle que soit la discipline que chacun privilégie, et cela même si nous savons très bien qu’il est manipulé autant dans son déroulement que dans ses résultats. Le soumettre à une analyse critique allait forcément toucher directement les participants du forum des Anciens et des Amis de l'EOS, à travers  leurs goûts et leurs pratiques, en leur proposant une remise en cause de ce qui est ordinairement considéré comme un choix subjectif, un intérêt naturel pour des activités de loisir ou un « beau spectacle ».

Idéologie sportive et opium du peuple
Pour aborder ce sujet nous avons invité Jean-Marie Brohm, sociologue critique du sport, professeur émérite de l’Université de Montpellier. A ses débuts, il a lui-même été professeur d’éducation physique dans un lycée parisien et a consacré une grande partie de ses travaux à la démystification de l’idéologie sportive. Il est l’auteur d’articles et monographies sur le sujet, dont, «Le football, une peste émotionnelle», en collaboration avec Marc Perelman (1).
La question qui a été posée  à notre orateur pour débuter son intervention est celle de la domination du sport dans notre société actuelle. En bref : Le sport est-il un « opium du peuple » ?

Jean-Marie Brohm a introduit son propos en faisant référence à deux évènements sportifs mondiaux actuels, l’un faisant partie du passé proche, les Jeux Olympiques de Pékin, en 2008, alors que la Chine réprimait violemment des manifestations de protestation au Tibet ; l’autre, la Coupe du Monde de Football, qui aura lieu en Afrique du Sud en été 2010. Ces deux évènements, pris à titre d’exemple, ne sont pas à considérer isolément, selon lui,  mais comme un phénomène politique total, suivant un des principes de la dialectique matérialiste : « la restitution de la totalité concrète » (2). Les phénomènes ne sont pas à considérer comme des « apparitions isolées »: ils se produisent ensemble et entretiennent des rapports les uns avec les autres. Il invite donc à considérer le football comme un « fait social total ».

Sportivisation et  société capitaliste

Afin d’aborder la question du sport dans la société capitaliste actuelle,  il  a posé  cinq constats préalables à son analyse. Il pointe en premier lieu la « sportivisation » des espaces publics. Le sport est présent partout et chacun doit y adhérer comme à une évidence, que ce soit en le pratiquant soit en prenant part au spectacle du sport.

Le sport est présenté comme un modèle de société. Il est censé apporter la santé, le bonheur, le bien-être… Il est investi de toutes les vertus.  De ce fait, il apparaît comme allant de soi que tout le monde doit être sportif.  Il prend la forme d’une injonction qui s’applique à tous.

Il existe, de plus, un consensus majoritaire « transpolitique » autour du sport. Durant une période entre 1968 et 1980, il existait en Europe certaines tendances remettant en question le sport et dénonçant son aspect aliénant, aujourd’hui, toutes « couleurs » confondues, on s’accorde pour considérer le sport comme « sacré ». Toute critique est devenue inimaginable. La « gauche » a renoncé à mettre en cause les valeurs portées par le sport. Il n’y a plus de différence avec la position de la droite sur cette question. Or, le sport n’est « pas un jeu mais un enjeu politique ». Cette réalité est (volontairement ?) ignorée.

La sociologie francophone, quant à elle, est passée d’une critique du sport à l’apologie de celui-ci. Le sport est présenté comme un moyen de vivre ensemble, comme un outil positif pour créer du « lien social »… Pour le sociologue Jean-Marie Brohm, le football peut être présenté comme un « paradigme du capitalisme mondialisé ».  

Ce sont de grands groupes capitalistes qui contrôlent  le football. Ils dirigent les clubs dont le but premier est de faire du profit, comme pour n’importe quelle entreprise capitaliste. Les grands clubs européens sont côtés en bourse. Force est encore de constater, souligne Brohm, que les mafias sont omniprésentes derrière pas mal des clubs sportifs. Le sport est aussi l'objet d'une véritable criminalisation.

Nationalisme, racisme, machisme...
Le football peut-il donc encore être décrit comme un « sport populaire », affirmation scandée par ses nombreux défenseurs. Le foot serait plutôt la « vitrine propagandiste » du capitalisme, selon Jean-Marie Brohm. Les joueurs sont en effet vendus et achetés comme n’importe quelle marchandise. Ces « mercenaires en crampons » passent de club en club, à la recherche de salaires et d’avantages de plus en plus impressionnants, mais ne sont finalement que de simples objets de spéculation sur un marché des joueurs où seules les options économiques des grands clubs déterminent leur avenir.

Le sport est violence. Il permet de légitimer la violence sociale. Il est un déclencheur de violences verbales, physiques et justifie les violences symboliques, notamment le système de hiérarchisation sociale, par le biais des éliminations, des classements, de la séparation et de la différenciation entre les sexes. Les manifestations sportives s’accompagnent de lynchages, de destructions violentes… Il soutient le nationalisme, le régionalisme, le racisme, le machisme, etc.

Le football est également un vecteur efficace pour l’idéologie dominante. Il prône la compétition, instaurant de fait une violence sociale : la volonté d’éliminer le concurrent. Il divise ainsi la population entre deux clans, les « winners » et les « loosers ». Cette glorification de la compétition rencontre un succès décuplé dans les pays totalitaires.

Si la compétition sportive induit d’abord d’éliminer l’autre, elle peut également devenir une lutte de l’individu contre lui-même, visant à dépasser ses limites, battre des records ce qui implique une souffrance croissante et à une mise en danger physique. Le sport véhicule automatiquement le culte de la performance qui est également un des piliers de l’idéologie libérale.   

Créé au départ exclusivement pour les hommes, séparant  et différenciant aujourd’hui les hommes et les femmes dans toutes les disciplines, il conforte l’idéologie machiste et le sexisme.

Outil d’intégration ou
diversion politique ?
La « gauche » française actuelle présente le sport comme un outil d’intégration, d’autant plus depuis la victoire de la France à la Coupe du Monde en 1998, mais en réalité, selon notre intervenant, il vise la désintégration à  travers le communautarisme. 

Cette même gauche considère le sport comme un moyen de culture. Mais quelle culture apporte-t-il ? N’est-ce pas méprisant pour ceux à qui ils la destinent ? Les sportifs sont-ils un modèle à proposer aux jeunes de la classe ouvrière ?

Dans l’ensemble,  explique Jean-Marie Brohm, l’idéologie du sport tend vers l’unification et la mondialisation impérialiste.  Il souligne les fonctions politiques du sport.
Le sport conduit à une identification à des collectifs agressifs, sinon meurtriers. Les hooligans, meutes sportives, pratiquent le lynchage. Le comportement des joueurs est également violent.

Il permet une diversion politique. En suivant les manifestations sportives, les spectateurs oublient la réalité, cela permet de masquer la misère sociale. Le sport participe d’une politique de dépolitisation. Il provoque aussi une addiction et peut s’apparenter à certains moments à une religion. Le sport sert également de « compensation libidinale ». Il offre une compensation aux frustrations de la vie quotidienne grâce au plaisir procuré par la victoire. Mais de quel type de plaisir s’agit-il ?

Enfin, il remplit une fonction de canalisation des énergies et de mobilisation qui permet ou favorise le contrôle social. Il provoque la mobilisation d’un « soi-disant » groupe autour d’une équipe dans laquelle tous vont s’identifier. Cependant, cette identification n’est qu’un leurre.

Que faire contre la domination sportive ?
Jean-Marie Brohm a terminé son intervention en proposant quatre manières d’agir contre la domination omniprésente du sport mise en évidence durant son exposé.

1. Il appuie l’idée d’un boycott des grandes compétitions sportives internationales qui se déroulent dans des pays qui ne respectent pas les droits de l’Homme (3). Ces manifestations servent d’outil de propagande à des régimes politiques liberticides et dictatoriaux. De plus, dans des pays paupérisés, la population est contrainte à payer les coûts indécents liés à l’organisation de ces évènements.

2. Il s’oppose à la subvention des clubs privés professionnels par les pouvoirs publics. Ces clubs mènent des activités commerciales comparables à celles de n’importe quelle entreprise privée. Ils doivent être considérés comme tels et vivre donc de leurs propres rentrées financières.

3. Il prône un changement dans le contenu et les valeurs véhiculées par les cours d’éducation physique à l’école : le but ne doit pas être de produire des champions, ni de pousser les jeunes à la compétition

4. Il a finalement insisté sur la nécessité de mener des actions de démystification au quotidien, permettant une remise en question de l’idéologie sportive par un public de plus en plus large.

 

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          Les affiches du Forum de l'association des Anciens et Amis de l'EOS © Photo Manuel Abramowicz

Débat pour démystifier l’idéologie du sport
Le forum s’est clôturé par  un débat animé entre la salle et notre invité, confirmant par là le côté « sensible » de la question abordée. Les propos de Jean-Marie Brohm ont interpellé bon nombre de participants, les ont poussés à réagir ce qui a été en quelque sorte une démonstration « in vivo » de la nécessité de démystification de l’idéologie du sport défendue par l’orateur.

Ce final nous permet également de penser que les objectifs que nous poursuivions en organisant ce forum ont été, dans l’ensemble, largement atteints et nous encourage à « remettre le couvert ».  L'année prochaine avec un autre sujet, certainement tout aussi polémqiue.
 
Maud SNEL
Membre de l'association des Anciens et des Amis de l'EOS


Notes :
(1) J. M. BROHM et M. PERELMAN, «Le football, une peste émotionnelle », éd. Verdier et Gallimard-folio, Paris, 2006.
(2) Ibidem p. 16
(3) Voir aussi à ce propos les numéros de la revue « Quel sport ? » qui étaient disponibles à la sortie du forum. Jean-Marie Brohm est un des membres de la rédaction de cette publication.


 

 

 

EN BONUS de ce compte-rendu de la conférence de Jean-Marie Brohm

 

 

Le sport sujet n°1


des journaux télévisés

 

 

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« La politique ennuie », selon une expression souvent entendue. Le désintérêt pour la vie politique serait un des maux de notre société. Cette désertion de LA politique se confirmerait lors des élections dans l'abstention, les votes nuls et blancs. « Certains » évoquent une overdose de l'info politique pour expliquer ce terrible phénomène. « Les gens » (téléspectateurs, auditeurs...) en auraient assez des journaux télévisés qui n'annoncent trop souvent que de « mauvaises nouvelles » et parlent d'un monde politique qui apparaît finalement comme fatiguant. Cette « fatigue »  congénitale permet l'émergence de slogans populistes, du style « tous les mêmes ! »...


Et pourtant, les sujets politiques n'occupent plus la première place dans les journaux télévisés... depuis bien longtemps.

A la télé, le sport à pris le pouvoir !
Selon une étude réalisée en France par l'Institut national de l'audiovisuel (INA), entre 2000 et 2009, la première place des sujets les plus traités par les journaux télévisés français (TF1, France 2, France 3, Canal+, Arte et M6) revient au... sport !

C'est « les sujets sport, et surtout foot, qui dominent l'info, devant la politique, l'économie ou la culture », rappelait la semaine passée, à propos de l'étude de l'INA, l'hebdomadaire « Les Inrockuptibles » (n°761, daté du 30 juin 2010, p. 18). Soulignant en particulier qu'« entre 2000 et 2009, près de 8 000 sujets ont été consacrés au ballon rond. En neuf ans, les auditeurs ont ingurgité 24 304 sujets sports, 22 039 sujets écos, 21 936 sujets politiques et 21723 sujets cultures. Burp ».

Le sport (commercial) à bel et bien pris le pouvoir dans nos postes de télévision et de radios et cela sans aucune réflexion critique et mise en garde pédagogique. La « pensée unique sportive » a encore de longs jours (années) devant elle.

Manuel Abramowicz
Président de l'ASBL des Anciens et Amis de l'EOS
Bruxelles, 8 juillet 2010

 

 

 


 

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